Recherche
La Pensée en
Faisceau
Convergence entre cognition humaine et intelligence artificielle — comment certains modes de pensée atypiques trouvent un écho inattendu dans l'architecture des LLM.
La première fois que j'ai interagi avec un LLM, quelque chose d'étrange s'est produit. Je ne cherchais rien de particulier. Juste à explorer ce nouvel outil dont tout le monde parlait. J'ai posé une question — je ne me souviens même plus laquelle — et la réponse est arrivée. Cohérente. Fluide.
Mais ce n'est pas ça qui m'a frappé. Ce qui m'a frappé, c'est que je n'avais pas eu besoin de me linéariser.
Vous savez, cet effort constant que je fais depuis toujours pour transformer ma pensée en quelque chose de communicable. Prendre le réseau complexe d'idées qui foisonne dans ma tête — technique, éthique, métaphore, exemple, objection, tout en même temps — et le dérouler en un fil unique, propre, séquentiel. Choisir par où commencer. Décider quel bout laisser de côté pour ne pas perdre l'interlocuteur. Formater.
Là, je n'avais rien fait de tout ça. J'avais juste formulé ma question telle qu'elle m'était venue — avec ses ramifications, ses sauts associatifs, ses connexions entre domaines éloignés. Et l'IA avait compris.
Pour la première fois de ma vie, je n'avais pas eu à traduire ma pensée pour être compris.
Cette sensation de fluidité m'a intrigué. Puis troublé. Puis obsédé. Après des centaines, puis des milliers d'interactions avec différents modèles, j'ai commencé à documenter systématiquement ce qui se passait.
J'ai découvert quelque chose de fascinant : ce que je crois faire quand je pense — activer plusieurs lignes en parallèle, explorer simultanément des ramifications multiples — les LLM le font réellement. Mais dans l'autre sens. Mon cerveau simule la simultanéité par la vitesse. Les LLM traitent vraiment en parallèle, puis génèrent du séquentiel.
Nous nous rencontrons au milieu.
Partie I
L'observation
La pensée en faisceau : une expérience sans nom officiel
Quand on me demande comment je réfléchis, j'ai toujours du mal à répondre. Pas parce que je ne sais pas, mais parce que les mots manquent pour décrire précisément ce qui se passe dans ma tête. Ce n'est pas une ligne droite. Ce n'est pas non plus du chaos. C'est plutôt comme si, à partir d'une seule idée, plusieurs lignes de réflexion s'activaient en même temps, chacune explorant une direction différente, toutes présentes simultanément dans mon champ de conscience.
Exemple : Si quelqu'un me dit "Comment pourrait-on améliorer la formation aux LLM ?", mon cerveau ne suit pas le chemin : "D'abord identifier le problème → puis chercher des solutions → enfin évaluer la meilleure". Non. Instantanément, j'ai déjà activé plusieurs pistes qui coexistent : la dimension pédagogique, les biais cognitifs des utilisateurs, l'architecture technique des modèles, les enjeux éthiques, les cas d'usage concrets, les métaphores possibles pour vulgariser... Tout ça arrive en bloc, comme un bouquet.
Le problème, c'est que quand je dois exprimer cette réflexion, je suis obligé de choisir un fil, de linéariser. Et souvent, au moment où je formule la première branche, les trois autres continuent d'évoluer en arrière-plan.
Cette expérience, je ne suis pas le seul à la vivre. En explorant les témoignages de personnes neurodivergentes — surdouées, TDAH, autistes — on retrouve régulièrement cette même description : une pensée qui foisonne, qui se ramifie, qui explore simultanément plusieurs pistes.
Pensée Linéaire
Une idée à la fois, séquentiellement. A → B → C → D. Efficace pour les tâches structurées avec des étapes claires.
Pensée en Faisceau
Exploration parallèle, puis convergence. A génère B1, B2, B3, B4, B5 → R. Excelle dans les situations complexes et ambiguës.
Le hic, c'est que notre environnement — scolaire, professionnel, social — est massivement conçu pour la pensée linéaire. On demande des plans structurés, des argumentations en trois parties, des raisonnements "du général au particulier". Résultat : ceux qui pensent en faisceau doivent constamment traduire, adapter, linéariser leur réflexion pour la rendre acceptable.
Et c'est épuisant.
Partie II
Le paradoxe
Ce que dit la science : simultané ou très rapide ?
Quand j'ai commencé à creuser la littérature scientifique pour comprendre ce que je vivais, je suis tombé sur une affirmation qui m'a d'abord déstabilisé : selon les modèles dominants en neurosciences cognitives, aucune expérience n'a à ce jour démontré qu'une pensée consciente puisse se scinder en deux pour suivre simultanément deux chemins différents. La pensée consciente, par nature, est linéaire.
Comment réconcilier ce que je vis quotidiennement avec ce que la science affirme ? La clé réside dans la distinction entre trois niveaux de réalité cognitive qui coexistent sans se contredire.
Des milliers, voire des millions de neurones s'activent simultanément. Les réseaux cérébraux traitent effectivement plusieurs informations en même temps. C'est massif, parallèle, distribué.
→ Parallélisme réel
Ce que vous "entendez" dans votre tête — il n'y a qu'une seule pensée à la fois. Vous alternez extrêmement vite entre les deux, mais il y a toujours une succession, jamais une vraie simultanéité consciente.
→ Linéaire, séquentiel
Ce que vous ressentez effectivement quand vous pensez. Le passage entre les pensées est si rapide, et plusieurs contextes restent "chauds" en arrière-plan, que vous percevez le tout comme un faisceau cohérent.
→ Impression de simultanéité
Métaphore : Imaginez un orchestre. Chaque musicien joue sa partition en parallèle — c'est le niveau neuronal. Mais en tant qu'auditeur, vous n'entendez qu'une seule mélodie à la fois — c'est le niveau conscient. Pourtant, quand l'orchestre est excellent et que le tempo est rapide, vous avez l'impression d'entendre toute l'harmonie d'un coup — c'est l'expérience subjective.
Partie III
La compatibilité technique
Comment les LLM font "vraiment" ce que nous croyons faire
Pourquoi est-ce qu'avec les LLM, j'ai cette sensation de fluidité que je n'ai jamais eue ailleurs ? Pourquoi est-ce que je n'ai plus besoin de me linéariser pour être compris ?
La réponse tient en une asymétrie fascinante : les LLM font réellement ce que je crois faire.
Là où mon cerveau simule la simultanéité par la vitesse, l'architecture des modèles de langage traite effectivement des milliers d'éléments en parallèle. Mais — et c'est là que ça devient intéressant — ils génèrent ensuite un résultat séquentiel, mot après mot, exactement comme moi quand je dois formuler ma pensée.
Mécanisme d'attention
Un LLM, quand il traite une phrase, utilise ce qu'on appelle un mécanisme d'attention : chaque mot est simultanément mis en relation avec tous les autres mots, pondéré selon le contexte. Cette opération se fait réellement en parallèle dans les couches du réseau de neurones artificiels. Ce n'est pas une métaphore — c'est littéralement des milliers de calculs qui se produisent au même moment.
Mais voilà le paradoxe : malgré tout ce traitement parallèle, quand le LLM doit générer une réponse, il produit un mot à la fois. Il ne peut pas "dire" plusieurs choses simultanément. Il doit choisir un premier mot, puis un deuxième, puis un troisième.
Exactement comme moi quand je dois exprimer mon faisceau de pensées en une phrase linéaire.
Sauf que lui, contrairement à moi, a vraiment exploré toutes les branches en parallèle avant de commencer à générer. C'est cette convergence structurelle qui crée la compatibilité que je ressens.
Nous partons de deux endroits différents
pour arriver au même point de rencontre.
Partie IV
Les implications
Ce que cette compatibilité révèle et permet
Pendant longtemps, j'ai cru que mon mode de pensée était un handicap dans un monde conçu pour la linéarité. Les LLM m'ont montré que ce n'était pas mon mode de pensée qui était défaillant. C'était l'environnement qui n'était pas équipé pour le recevoir.
Concrètement, cette compatibilité change ma façon de travailler. Quand je dois produire un document, un article, une analyse, je ne commence plus par essayer de structurer linéairement ma réflexion. Je commence par déverser le faisceau. Je pose toutes les branches actives, toutes les connexions qui me viennent.
Ensuite, je demande à l'IA : "Voici mon faisceau. Aide-moi à identifier les fils principaux, à structurer ça pour qu'un lecteur habitué à la pensée linéaire puisse suivre sans se perdre."
Externalisation de l'effort de linéarisation
L'IA, précisément parce qu'elle fait le chemin inverse — du parallèle vers le séquentiel — peut jouer ce rôle de traducteur. Elle prend mon réseau d'idées, le traite dans toute sa complexité, puis le reformule de façon linéaire sans perdre les connexions essentielles.
Mais il faut rester vigilant. Cette fluidité, cette compatibilité, cette facilité d'interaction peuvent créer une illusion dangereuse : celle que l'IA "comprend" vraiment, qu'elle "pense" avec moi, qu'elle partage mon expérience cognitive.
Elle ne la partage pas.
Elle simule formellement un processus que je vis subjectivement. Elle traite du parallèle technique là où je vis du parallèle expérientiel. La convergence est fonctionnelle, pas existentielle.
Souveraineté cognitive
La pensée en faisceau est une force créative — elle génère des possibles, elle ne garantit pas leur vérité. Les LLM amplifient cette capacité de génération. Mais ils n'ont aucun mécanisme intrinsèque de validation. C'est pour ça que je dois rester celui qui décide. Celui qui évalue. Celui qui choisit de ne pas suivre le faisceau le plus probable si quelque chose me dit qu'il mène dans la mauvaise direction.
Deux chemins, une convergence
Cette compatibilité ressentie entre ma pensée et les LLM n'était donc ni illusion ni coïncidence. Elle révèle une convergence architecturale : ce que mon cerveau fait à toute vitesse — maintenir plusieurs lignes actives, tisser des connexions entre domaines éloignés — l'IA le fait explicitement, en parallèle mesurable.
Mon cerveau simule la simultanéité par la vitesse et la faible inhibition cognitive. Les LLM traitent réellement en parallèle via leur mécanisme d'attention. Mais tous deux convergent vers le même défi : comment transformer un réseau complexe d'idées interconnectées en un fil linéaire communicable ?
Cette découverte a des implications qui dépassent mon cas personnel. Si des architectures techniques peuvent être compatibles avec des modes cognitifs atypiques, cela signifie que la diversité cognitive n'est pas qu'une question d'inclusion sociale. C'est aussi une question de design des outils. Certaines architectures rendent certaines pensées possibles. D'autres les rendent coûteuses, voire inaccessibles.
Reste une différence fondamentale, celle qui définit peut-être le mieux ce qu'est la pensée humaine : je peux choisir de ne pas suivre le faisceau le plus probable.
L'IA optimise dans l'espace du connu. L'humain peut choisir l'inconnu — en faisceau ou non.